Découverte de Marie

 

Un mercredi pluvieux de septembre 2012, environ soixante personnes sont expulsées par la police d'un camp précaire dans le quartier de Gerland.

En quelques minutes, ces familles se retrouvent sans logement. Le prêtre de la paroisse voisine leur ouvre la porte et leur propose, en attendant mieux, de s'installer dans une dépendance de l'Eglise. Ils vivent ici depuis plusieurs mois maintenant. C'est ainsi que j'ai pu faire leur connaissance en proposant aux enfants des ateliers créatifs.

 Peu à peu s'est établie une relation de confiance. J'ai pu accompagner de manière individuelle plusieurs parents... Dont l’une d’entre eux...Marie.

 Recommandée par le Père Mathieu, Marie vient me voir. Elle souffre de cauchemar . Elle a une obsession pour la mort. Cela crée des problèmes au sein de son couple. Je décide de la rencontrer avec son mari.

 Dans un premier temps, je leur demande , sans parler, juste avec leur corps, de faire une «sculpture humaine» qui se rapproche le plus possible de leur vision de leur relation.
Tous deux cherchent comment former la sculpture. Il est plus actif, néanmoins elle sait très bien ou elle veut être, et comment. Je prends une photo de la «sculpture» et leur pose la question: que voyez vous ?
Elle dit : « il est grand », alors que dans la réalité il n'y a pas de différence de taille.
 Il dit : «Je la protège».

Je lui demande alors qu'il se retire un petit moment afin que je puisse rencontrer sa femme seule à seule. Il interviendra un petit peu plus tard.

 Dans un deuxième temps, seule avec la femme, je propose que nous plantions une graine (un bulbe) afin qu'une fleur puisse naître. Elle répond : "non parce qu'elle va mourir après ». Je lui dit oui mais elle va renaître chaque année.

Elle travaille la terre et la nettoie scrupuleusement en enlevant les bouts de bois et les petits cailloux. Je leur dit que la terre a besoin d’ingrédient pour être féconde.Finalement je l'invite à planter. Elle est contente et touche la terre lentement en préparant le trou pour recevoir le bulbe. Elle le couvre de terre et tasse légèrement pour qu'elle reste ferme, dit elle. Je lui propose de dessiner le pot de fleur. Elle tient à ce que son dessin soit une copie de la réalité. A ma demande, elle dessine ensuite le bulbe. Elle le calque avec un crayon. Elle dit qu'il n'est pas bien parce qu'il est irrégulier. Je lui dit d’observer le bulbe, attire son attention sur ses différentes couches, et lui demande de peindre ces dernières de couleurs différentes. Quand elle termine je lui demande d’associer un objet à chacune des couleurs:

Jaune, elle dessine un papillon
Vert, elle dessine une herbe
Rouge, elle dessine une fleur
Bleu , elle dessine une porte.

 Une porte... C’est le moment que je choisi pour faire rentrer le mari. Je lui donne un pot d’eau afin qu’il arrose la plante. Pendant qu’il arrose je demande à Marie de dire, dans sa langue, ce qu’elle lui souhaite pour qu’elle grandisse, juste quelques mots. Elle répète un même mot que je ne comprends pas. Je demande à Marie de noter ses mots sur un papier, puis à son mari de me les traduire: protection, protection, protection.


 Nous fermons la session après cette troisième étape. Je leur dit que j'ai ressenti dans les trois formes de travail une relation réelle.

 - Sur la photo, elle le voit «grand» et elle se laisse protéger.
 - Sur le dessin, la porte est également un élément de protection
- Au travers de ses mots, la plante aussi a besoin de protection pour grandir.

 Alors elle parle de son histoire, de son manque de protection depuis son enfance. Elle perd son père à sept ans. Elle s'occupe de ses deux frères plus jeunes. Elle est expulsée de sa maison, elle perd un enfant arrivé bien avant terme... J'écoute et je lui dis que nous continuerons à dessiner des portes et d'autres choses... Cette expérience d'accompagnement met en évidence plusieurs éléments théoriques qui sont la base de l'Art-thérapie. A travers l’Art, on ne travaille pas sur le discours concernant les problèmes d'une personne, mais on fait des propositions pour qu'ils s'élèvent à un niveau symbolique. Ainsi, on ne demande pas à la patiente quels sont ses cauchemars. On tourne autour du « nœud» sans s'y confronter directement. On ne dit pas « dessine moi un cauchemar ». On n' interprète pas le dessin, mais on le met en résonance afin que le patient puisse, s'il le veut, et s'il le peut, donner une signification à sa production, sans qu'il soit indispensable que cela passe par une rationalisation.

La production révèle alors pas à pas l'inconscient, avec sa charge d'angoisse et d'incompréhension. Différentes techniques d'expression artistique peuvent être utilisées pour vérifier une hypothèse : sculpture, danse, dessin, musique, écriture. A chaque fois, il faut trouver l’expression artistique la plus adaptée à chaque personne.

 Ce processus de création qui amène le patient à s’ exprimer et à dialoguer avec l'oeuvre, à se transformer et à progresser, implique plusieurs séances d' art-thérapie.

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